Pourquoi Canto Bight doit tant à Hitchcock dans Les Derniers Jedi

Star Wars Les Derniers Jedi
Star Wars Les Derniers Jedi — Disney / PR-ADN

La séquence la plus contestée de Les Derniers Jedi ne sort pas de nulle part. Rian Johnson l’a pensée en regardant un Hitchcock bien précis.

En bref

  • Rian Johnson a puisé chez Hitchcock.
  • Canto Bight reprend luxe, poursuite et ironie morale.
  • Le montage de Les Derniers Jedi porte aussi cette filiation.

La séquence de Canto Bight a longtemps cristallisé les critiques autour de Les Derniers Jedi. Et pourtant, c’est aussi l’un des passages les plus pensés du film. Si elle vous a toujours semblé un peu à part dans la saga, ce n’est pas un hasard, Rian Johnson allait clairement regarder du côté d’Alfred Hitchcock.

Canto Bight, ce détour qui venait d’un autre cinéma

Avant la sortie du film, Rian Johnson expliquait à Empire que To Catch a Thief était un grand film à revoir pour son ampleur romantique et sa grandeur. Le choix dit beaucoup. Le film de 1954, avec Cary Grant et Grace Kelly, préfère le décor, l’élégance et les détours du récit à la tension lourde de certains autres Hitchcock.

On retrouve ça dans Canto Bight. La Riviera française de To Catch a Thief, ses casinos, son vernis moderne posé sur un vieux monde très codé, deviennent chez Johnson une ville de luxe décadente dans l’univers de Star Wars. Même logique pour les mouvements de caméra et les plans larges. Hitchcock utilisait déjà des prises de vue en hélicoptère pour ses paysages et ses poursuites, là où la chasse aux Fathiers reprend ce goût du mouvement ample. Et le bal costumé final, avec ses silhouettes aristocratiques presque absurdes, réapparaît dans le look des habitants de la ville, version galaxie lointaine.

Le vrai lien, c’est moins l’intrigue que la morale

L’influence ne se limite pas à l’image. Elle passe aussi par une idée plus inconfortable, la relativité morale. Dans Les Derniers Jedi, DJ, joué par Benicio Del Toro, explique à Finn, incarné par John Boyega, que la Résistance et le Premier Ordre enrichissent finalement les mêmes personnes.

Dans To Catch a Thief, le personnage de Cary Grant tient un raisonnement voisin face à un assureur, tout le monde vole à sa façon. Pas de morale propre, donc, mais un film qui complique volontairement notre adhésion. C’est assez fort, parce que ces personnages restent séduisants alors même qu’ils déplacent la boussole éthique.

Des intrus dans un décor trop chic pour eux

Il y a aussi l’humour. Grace Kelly n’a pas vraiment sa place dans les jeux de dupes du film d’Hitchcock, comme Finn et Rose n’ont pas la moindre aisance dans les salons de Canto Bight. Résultat, des scènes d’infiltration où le décalage social fait une bonne partie du travail.

Ce choix donne du relief aux personnages. Leur maladresse n’est pas juste là pour faire rire, elle raconte un monde fermé, codé, presque hostile à ceux qui n’en maîtrisent pas les règles.

Le montage raconte aussi ce que le film ne dit pas

C’est peut-être là que la filiation devient la plus fine. Dans To Catch a Thief, une scène de flirt bascule vers des feux d’artifice, et le montage fait passer le sous-texte sans le verbaliser. Johnson et son monteur Bob Ducsay travaillent souvent de cette façon.

Quand Luke demande à Rey où est Han, le film ne s’attarde pas sur une réaction appuyée. Il coupe vers Kylo Ren, héritier spirituel de Han Solo mais aussi son meurtrier. Plus tard, un plan semble montrer une plateforme fumante sur le vaisseau de Snoke, avant de révéler une blanchisserie automatique où s’échappent Finn, Rose et DJ en uniformes volés. Deux coupes, et tout est là, l’ironie, l’ellipse, le gag.

Un Star Wars nourri par toute une cinéphilie

Bon, To Catch a Thief n’est pas la seule brique. Rian Johnson a aussi injecté dans son film des influences comme Rashomon, Three Outlaw Samurai ou Brazil. Ce n’est pas un habillage. C’est une manière de revenir à la méthode de George Lucas, qui a toujours construit Star Wars en digérant d’autres cinémas.

C’est sans doute pour ça que Les Derniers Jedi reste, pour beaucoup, l’épisode le plus travaillé de l’ère Disney, même si le film divise encore. Et si Kathleen Kennedy a confié à Johnson sa propre trilogie, ce n’est pas juste une question de style. C’est une question de regard. Sur la saga, et sur ce qu’elle peut encore absorber du grand cinéma.

Morgan Fromentin

Éditeur·rice

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