Bien avant que sa légende pop explose avec « Let’s Dance », David Bowie signait dans Merry Christmas, Mr. Lawrence une performance majeure, encore trop oubliée.
En bref
- Bowie brille dans un grand film anti-guerre
- Ōshima l’a choisi après Broadway
- Le film reste célébré malgré des critiques partagées
On retient souvent David Bowie comme une silhouette, une voix, une mue permanente. On oublie plus facilement l’acteur. Et pourtant, dans Merry Christmas, Mr. Lawrence, sorti en 1983, il livre l’un de ses rôles les plus solides, les plus troublants aussi, au cœur d’un film anti-guerre qui a gardé une vraie place à part.
Avant l’icône pop totale, un acteur déjà très pris au sérieux
Ce n’est pas un coup d’essai. À la fin des années 1970, Bowie avait déjà marqué le cinéma avec The Man Who Fell to Earth de Nicolas Roeg, où il jouait Thomas Jerome Newton. Puis, en juillet 1980, il débute à Broadway dans The Elephant Man, en Joseph Merrick.
La critique suit. Trouser Press estime alors qu’il apporte une forme de magie et de musicalité au texte, tandis que Variety salue sa capacité à faire exister un personnage complexe avec beaucoup de sensibilité. Bref, il n’arrive pas dans ce film en simple star recrutée pour son nom.
Pourquoi Nagisa Ōshima a voulu Bowie sans hésiter
Quand Nagisa Ōshima prépare son adaptation de textes de Laurens van der Post, The Seed And The Sower et The Night of the New Moon, il a déjà une réputation massive. Le cinéaste japonais avait commencé à la fin des années 1950 et s’était fait connaître, entre autres, avec Death By Hanging et Ai No Corrida, ce dernier allant jusqu’à déclencher un procès pour obscénité au Japon, avant son acquittement.
Or Bowie admirait ce cinéma. Il racontait qu’Ōshima lui avait demandé s’il avait lu le livre, ce qui n’était pas le cas, mais qu’il avait vu certains de ses films. Et il ajoutait, « j’ai accepté tout de suite sans voir le scénario, surtout parce que c’était une telle opportunité, une expérience unique dans une vie de travailler avec quelqu’un comme Ōshima ». Pas mal de castings tiennent à une logique industrielle. Celui-là, clairement, relève d’un désir d’artiste.
Celliers, Yonoi, Lawrence, Hara, un face-à-face bien plus complexe
Dans le film, Bowie incarne le major Jack « Strafer » Celliers, un prisonnier britannique fraîchement capturé et envoyé dans un camp en Java durant la Seconde Guerre mondiale. Face à lui, le capitaine Yonoi, joué par Ryuichi Sakamoto, dirige le camp selon le code du bushido, épaulé par le sergent Gengo Hara, interprété par Takeshi Kitano.
Pendant ce temps, le lieutenant-colonel John Lawrence, joué par Tom Conti, reste le seul prisonnier à avoir noué un lien avec l’encadrement japonais, surtout avec Hara. Toute la tension du film passe par là, entre défi, fascination et tentative de rapprochement.
Un film discuté, mais une performance presque jamais contestée
Il y a un détail révélateur. Le scénario est coécrit par Paul Mayersberg, déjà lié à Bowie via The Man Who Fell to Earth, et il écrit délibérément les répliques de Celliers en pensant à lui. Le résultat se voit à l’écran. Janet Maslin, dans le New York Times, décrit ainsi Bowie comme une star de cinéma née, avec une présence changeante et saisissante, et un jeu d’une grande fluidité.
Le film affiche aujourd’hui 89% sur Rotten Tomatoes. Tous les grands critiques n’avaient pas été conquis, loin de là. Roger Ebert, par exemple, ne lui donnait que deux étoiles et demie. Mais même quand le film divisait, Bowie, lui, échappait presque toujours aux reproches. Et ce n’est pas anodin si Christopher Nolan l’a intégré à sa liste de films préférés, ni si Akira Kurosawa le comptait parmi ses favoris. Avec le temps, ce rôle raconte quelque chose de plus large sur Bowie, un artiste qu’on croyait connaître, alors qu’il gardait encore des zones entières à redécouvrir.