Akira Toriyama n’a jamais été pensé comme un pur auteur d’action. Le basculement vers Dragon Ball Z raconte surtout une décision d’éditeur.
En bref
- À l’origine, Toriyama ne cherchait pas à créer un monument de l’action, mais à réussir grâce à la comédie.
- L’intervention de son éditeur a progressivement transformé Dragon Ball en phénomène de baston.
- Derrière les combats mythiques, c’est pourtant l’esprit absurde et inventif de Dr. Slump qui révèle le mieux son génie.
Le plus fascinant avec Akira Toriyama, c’est que Dragon Ball Z, ce monument de l’action shonen, ne ressemble pas vraiment au projet d’origine. Le virage n’a rien d’un destin tracé. C’est presque l’inverse. Un auteur de comédie, un éditeur qui flaire un potentiel plus gros, et une franchise qui finit par redéfinir toute l’industrie.
Un auteur de comédie avant tout
Avant Son Goku, il y a un type fauché qui cherche surtout à gagner un concours. Dans un échange avec Rumiko Takahashi, Toriyama racontait très franchement : « Franchement, je voulais juste le prix de 100 000 yens ». Il avait quitté son travail de designer, raté la date limite d’un concours à 500.000 yens, puis s’était rabattu sur celui de Weekly Shōnen Jump.
C’est là que Kazuhiko Torishima entre en scène. L’éditeur repère un éclat de talent, mais refuse plusieurs propositions avant que ça ne décolle enfin en 1980 avec Dr. Slump. Et ça compte, parce que le premier grand succès de Toriyama n’est pas un manga de baston. C’est une comédie absurde avec le savant Senbei et la petite androïde surpuissante Arale.
Le coup de pression éditorial derrière Dragon Ball
Ce que voit Torishima, ce n’est pas seulement un auteur drôle. Il voit un dessinateur avec une vraie lecture de l’espace, nourri davantage par les films d’action de Hong Kong et le cinéma Hollywood que par le manga de son époque. Son pari est limpide, transformer cette énergie en série d’action grand public.
Résultat, Dragon Ball. Au début, on sent encore très fort l’ADN de Dr. Slump, les gags, les idées loufoques, le tempo imprévisible. Puis l’équilibre change. L’aventure légère glisse vers les entraînements, les affrontements intenses, l’escalade de puissance. En gros, Dragon Ball devient peu à peu Dragon Ball Z.
Le faux paresseux qui bricolait du génie
Akira Toriyama adorait se présenter comme un artiste paresseux. Il disait que noircir les cheveux du Super Saiyan était pénible, que poser des trames l’ennuyait, et allait jusqu’à admettre : « Quand j’ai commencé, je ne comprenais même pas les muscles ou les articulations. Je me disais, tant pis, je vais tricher ».
Mais le mythe du paresseux tient mal quand on regarde la charge de travail. Là où Takehiko Inoue expliquait travailler avec quatre assistants sur Slam Dunk, Toriyama n’en avait qu’un à la fois, et a même lancé Dr. Slump seul au départ. Clairement, ses raccourcis étaient aussi des outils de survie. Son autre force, moins commentée, c’était le dessin animalier, visible jusque dans Dragon Quest.
Pourquoi Dr. Slump pèse encore sur l’héritage ?
Le paradoxe est là. Le monde entier retient surtout la version blockbuster de Toriyama, alors que sa créativité la plus folle explose dans Dr. Slump. Voyage dans le temps, animaux parlants, dinosaures, blagues scatologiques, rupture des cases, Suppaman à la place de Superman, rien ne tenait en place. Et cette anarchie joyeuse a laissé des traces partout dans Dragon Ball.
Même quand la série s’alourdit, avec un power scaling qui rend une partie du casting secondaire et une fin qui ressemble plus à une obligation qu’à un feu d’artifice, l’instinct du gag mangaka reste visible. Pas mal de séries modernes ont repris Dragon Ball. Très peu ont retenu l’audace de Dr. Slump. Et c’est peut-être là que se cache le vrai héritage de Toriyama.